À propos

Léonor sans divertissement

Ainsi pourrait se résumer mes tenants artistiques.

Ma pratique est une pratique de l’image, dont la photographie serait le noyau, duquel germeraient la vidéo et le dessin.
Chacun de ces médiums résonne dans les autres et est choisi en vertu de sa capacité à éprouver le sujet et le spectateur : j’utilise la photographie lorsque l’image veut être chuchotante et suspendue ; j’utilise la vidéo lorsque l’image a besoin d’être entendue et vécue ; j’utilise le dessin lorsque l’image doit se rendre plus métaphorique et surréalisante.

Je capture des temps, des temps chroniques et des temps humains, dans un cadre que je donne à voir à échelle 1. Je les provoque à l’usure, en transposant mes sujets dans des conditions temporelles extrêmes, performatives, jusqu’à en presser l’épuisement de l’attente insoutenable et vaine. Mon propre temps humain est également mis en jeu, et se joue d’un corps-à-corps silencieux avec celui que j’exploite.

Mes sujets sont souvent des femmes et des paysages. Des femmes et des paysages qui me ressemblent. Mélancoliques, silencieux, intemporels. Mon approche est observatrice, contemplative, pénétrante, presque intrusive. Je cherche à m’immiscer dans les retranchements de la vacuité, de l’inoccupation, de l’ennui et de la solitude, pour en photographier, filmer ou dessiner les épanchements, et donner à voir des impressions universelles et identifiables.

Je dépeins des scènes, domestiques et d’extérieur, où ces temps se jouent avec le temps du spectateur, avec ses propres retranchements, avec ses propres projections. Où l’attente est le dénominateur commun entre le sujet de la pièce, le regardeur et moi-même, où le vacillement guette chacun de nous.

Mon approche de la photographie interroge également la pose, la construction de l’image et son oscillation entre documentaire et fiction. Si ma démarche est documentaire, spontanée et fortuite, elle dérive néanmoins et nécessairement vers un résultat qui paraît fictif, narratif. Elle prend ainsi le contre-pied d’une image posée qui, une fois soumise au regard, se voudrait réaliste, tangible. D’instants saisis sur le vif, je cherche à susciter une pluralité de narrations possibles, à engendrer l’imagination d’un « avant » et d’un « après » à la situation donnée à voir.

Entre documentaire et fiction, entre autobiographie et spéculation, je me sens proche de la peinture de Edward Hopper, de la photographie de Elina Brotherus, des vidéos de Chantal Akerman ou encore d’Un roi sans divertissement de Jean Giono. Les résonances picturale et littéraire tiennent une place importante dans ma démarche, de par la lumière, les couleurs et l’espace, ou encore les titres, souvent référentiels.

Une sociologie de l’artiste contemporain

Ma double formation – École Supérieure Nationale des Beaux-Arts de Lyon et Institut Universitaire Professionnel des Métiers des arts et de la culture – m’a amenée à me saisir de la figure de l’artiste comme d’un sujet sociologique, à travers un travail de recherches théoriques toujours en cours. Il m’intéresse de réfléchir à la pratique artistique comme une profession à part entière, qui existe dans l’expérience qu’en ont les artistes contemporains, mais dont les contours sont floutés dans son appréciation sociétaire. Les prismes historiques, économiques et sociales sont nécessaires pour comprendre la construction de la figure et du statut de l’artiste aujourd’hui, mais ils révèlent également un certain nombre de paradoxes qui empêchent voire annihilent la construction professionnelle et sociale de l’artiste.

Trois premiers essais ont permis d’interroger communément le statut et la place de l’artiste contemporain aujourd’hui, à travers trois angles d’investigation singuliers. Chacun s’appuie notamment sur plusieurs entretiens, menés auprès d’artistes et de professionnels de la culture, afin de confronter les points de vue mais aussi les vécus, et de faire surgir pistes de réflexion et paradoxes.

« Exister comme artiste : le cas genevois » propose une incursion dans le milieu artistique de la scène suisse, en partant d’un constat simple : malgré la proximité de nos deux pays, les artistes suisses sont mieux représentés sur la scène artistique internationale que les artistes français. Une étude du contexte à la fois historique et économique suisse aura permis de mettre en évidence une approche et une prise en charge de la sphère artistique inédites en France, mais c’est également l’examen du système scolaire qui se révèlera porteur dans l’explication de ce constat. Forte de ce contexte, l’école d’art suisse est ainsi fortement ancrée et en lien avec le milieu professionnel et entrepreneurial, permettant aux étudiants, futurs artistes, de palier plus efficacement à une perte de repères à la sortie de l’école, et à se saisir et être saisis de/par le tissu artistique et culturel indéniablement tourné vers l’international.

« L’artiste contemporain à l’épreuve de la France » signe un focus sur les artistes contemporains français, au retour de l’expérience genevoise. Il s’agit notamment d’interroger comment s’est construite une certaine image de l’artiste français, « maudit », complexé, contraint par un système public qui se veut à la fois bienveillant et protectionniste. Le paradoxe du professionnalisme de l’artiste éclate, à travers une analyse de l’enseignement artistique qui assied très tôt une marginalité de l’artiste face au milieu du travail, bien loin d’une réalité pratique qui lie inexorablement l’artiste à l’entreprise, dans la poursuite de sa production comme dans sa quête de survie. Cet écrit montre la lutte quotidienne de l’artiste français dans la construction de sa carrière artistique, en passant par la « débrouille », la reconnaissance, et son inscription identitaire dans le monde social.

« Les conquêtes : études des mutations de l’artiste et de l’entreprise dans leur relation commune » amène cette affirmation du métier artistique dans un tissage à la fois comparatif et poreux avec le milieu entrepreneurial. Cette étude tend à identifier les différentes interactions possibles et avérées entre l’artiste et l’entreprise : lorsque l’entreprise fait appel à l’artiste à travers des invitations de résidences ou d’interventions sur des supports définis, mais aussi lorsque l’artiste s’empare du modèle entrepreneurial à la fois dans son fonctionnement social et professionnel que dans son propos et sa production artistique. L’analyse de ces différents comportements fait apparaître une plus grande connivence entre l’artiste et l’entreprise qu’il est donné à imaginer, laissant même entrevoir des mécanismes de mimétisme et de reproduction dans l’approche même de ces corps de profession. Elle assied également la propension du privé à devenir un public solide et émulsif de la création contemporaine, en marge d’un pouvoir public rigide et parfois frileux.


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